En vingt ans d’existence, « Lire en Afrique » a mis en place au Sénégal un réseau exemplaire d’une cinquantaine de bibliothèques pour répondre aux besoins importants de supports écrits qui manquent cruellement.
50 bibliothèques créées dont 19 dans la région de Dakar et 31 dans d’autres régions du Sénégal. Plus de 300 000 ouvrages (à raison d’un apport de 15 000 à 30 000 nouveaux livres par an) sont mis entre les mains de plus de 100 000 lecteurs grâce au travail d’une centaine de bibliothécaires… Eliane Lallemant et Marie-Josèphe Devillers coordonnent le travail en réseau de ces bibliothèques nouveaux modèles, qui au Sénégal comme dans d’autres pays d’Afrique sont impulsées non pas du sommet de l’État, mais de la société civile, sur place et chez les acteurs de la coopération internationale.
Depuis 2007 Biblionef a contribué à l’alimentation des fonds jeunesse et références de ce réseau à hauteur de 40 000 livres.
Des réponses à des initiatives locales.
Le taux de scolarisation a considérablement augmenté au Sénégal au cours des quinze dernières années et dépasserait les 80%. Cependant, l’implantation des écoles n’a pas été accompagnée par la création de bibliothèques et les supports écrits manquent cruellement. Quand une école secondaire ouvre dans une commune, les habitants cherchent donc à créer une bibliothèque, car son importance pour la réussite scolaire des enfants est bien comprise.
Pour les soutenir dans cette démarche, ils sollicitent « Lire en Afrique » qu’ils connaissent par le bouche à oreille. L’initiative leur appartient entièrement et ils doivent mettre à disposition un local adapté, équipé d’étagères, et assurer bénévolement la gestion de la bibliothèque. Cela sans aucune implication des pouvoirs publics, que ce soit sous forme de subvention ou d’aide aux frais de fonctionnement.
Au-delà de ces besoins strictement scolaires, une bibliothèque, dans une localité, c’est l’accès à la culture, à la connaissance scientifique, aux idées du monde entier. Elle doit pouvoir servir toute la population qui souhaite lire, de l’enfant du préscolaire au retraité.
Mais se sont essentiellement les jeunes qui fréquentent les bibliothèques : les 8-12 ans pour la lecture plaisir. A partir de 12 ans, avec l’entrée au collège, les lecteurs privilégient la lecture « utile » (romans au programme, usuels, documents parascolaires). Les horaires sont adaptés aux lecteurs, les bibliothèques étant ouvertes en-dehors des heures scolaires.
Lire en Afrique participe à toutes les étapes du projet et apporte :
- Un fonds de départ de 2000 à 3000 ouvrages pour une première implantation.
- La méthode.
- La formation des bibliothécaires à la gestion et à l’animation. Et autres stages permettant d’approfondir un aspect du travail en bibliothèque.
- Le suivi sur le long terme par des visites régulières et des séminaires annuels regroupant tous les bibliothécaires .
- Des compléments de dotation régulièrement fournis, liés à la fréquentation de la bibliothèque.
Les livres sont adaptés aux lecteurs.
Le fonds documentaire de base des bibliothèques se compose de :
50 % de littérature jeunesse
33 % d’ouvrages pédagogiques : manuels, usuels, parascolaire, documentaires scientifiques
17 % de littérature africaine et du reste du monde
Il résulte d’une connaissance des habitudes de lecture grâce aux relations de proximité entretenues avec les bibliothécaires et les lecteurs et d’enquêtes de terrain systématiques (analyse des registres de prêts).
Un container de 30 000 livres, dont deux tiers de livres neufs, part chaque année de France pour le Sénégal.
Les sources sont diverses.
Désherbage des bibliothèques françaises de lecture publique.
Acquisition de livres neufs auprès de Biblionef.
Achats d’ouvrages neufs auprès d’éditeurs africains, notamment à l’occasion de la FILDAK (Foire Internationale du Livre de Dakar). Les ouvrages restent la propriété de « Lire en Afrique » : une manière d’assurer la bonne utilisation des livres et de favoriser un engagement sur le long terme.
Des opérations pour la promotion de la lecture avec le slogan « Moi je lis » et des idées :
- Satisfaire davantage les besoins en apportant aux bibliothèques les livres les plus réclamés ;
- Aller plus loin avec les bibliothécaires et les lecteurs dans la connaissance des livres ;
- Donner plus de rayonnement aux bibliothèques pour attirer d’avantage de lecteurs ;
- Diversifier les pratiques de lecture pour passer de la lecture prescrite à la lecture loisir.
Un suivi et des évaluations
Une fois par an, visite de chaque bibliothèque du réseau pour une évaluation qui se fait conjointement avec les responsables.
Organisation d’un séminaire qui permet le partage d’expériences, la confrontation des pratiques, la recherche de solutions aux difficultés.
En 2010, le séminaire a pris la forme d’une « Journée de manifestation de la lecture loisir », à l’occasion du 20e anniversaire de « Lire en Afrique » et de l’ouverture de la 50e bibliothèque du réseau, dédiée aux Arts, avec un programme riche et varié de débats (« Impact des bibliothèques sur le milieu », « La gestion d’une bibliothèque : un facteur de développement personnel et collectif et un atout pour la réussite scolaire
Risquer une comparaison avec le réseau des bibliothèques de lecture publique gérées par l’Etat, les communes ?
Citons le Président de l’Association des Bibliothécaires archivistes documentalistes du Sénégal, Adama Aly Pam, lors d’un entretien publié dans Development Gateway : « Il y a très peu de bibliothèques municipales, de bibliothèques publiques. Et les rares qui existent sont dépourvues de moyens et de matériels. Il n’y a pas suffisamment de livres. Il n’y a pas suffisamment de personnels qualifiés pour créer l’animation autour du livre et de la lecture. »
Parfois les fonctionnaires ne mesurent pas l’enjeu que représente l’accès des jeunes à la lecture. La lecture publique n’offre pas aux bibliothécaires diplômés de perspectives de carrière intéressantes….
Témoignages divers.
Ceux de lecteurs de la bibliothèque Abdel Kader Diatta de Mlomp, village de Casamance :
« Étant depuis toujours animé par la volonté de bien me préparer aux examens et concours, j’étais confronté au manque de documentation. Mais cette difficulté fut très vite dissipée par la richesse et l’organisation de la bibliothèque « Lire en Afrique » Abdel Kader Diatta. » Oumar Paye, professeur de lettres
« La bibliothèque « Lire en Afrique » m’a permis d’augmenter mon vocabulaire et de voyager à travers ses nombreux documentaires. J’y trouve des manuels qui me font comprendre très vite mes cours. » Oumy Coly, élève en classe de 3e
« Je souhaite exprimer ma reconnaissance envers ce bijou du village qu’est la bibliothèque « Lire en Afrique ». C’est vraiment à la fois une chance et un cadeau qui est offert à la population de Mlomp, et même à celles des villages voisins. J’avoue que ma première année dans le village aurait été pour moi un emprisonnement, si la découverte de la bibliothèque ne m’avait permis de voyager à travers la lecture d’ouvrages divers et variés. Maintenant qu’elle s’enrichit davantage, cette bibliothèque est le cordon ombilical qui nous lie à la « civilisation » dans ce village où Internet demeure encore un luxe. » Abdoulaye E. Diatta, professeur de lettres
« Depuis que je me suis inscrit à la bibliothèque, j’ai trouvé que mon esprit s’était élargi. J’y trouve des livres très intéressants. Je commence à avoir des moyennes très élevées. » Boubacar Dieme, élève
« Depuis que j’ai commencé à fréquenter la bibliothèque, je suis devenue très forte en français, en anglais et en maths. Dans toutes ces matières, j’ai de bonnes notes » Awa Diambone Diatta, élève en 6e
Extraits de l’intervention « Gérer une bibliothèque, facteur de développement personnel et collectif », par Alioune Guèye, bibliothécaire à la B.O.S.Y (Yoff) pendant près de 10 ans et compagnon de « Lire en Afrique »
« Je vais parler de mon vécu personnel pour montrer l’apport de la fréquentation des bibliothèques. Je vais commencer par une petite anecdote. Dans les années 1990, j’étais alors en 6e, la bibliothèque Ousmane Sembene de Yoff n’existait pas encore. Mes camarades et moi, nous fréquentions la bibliothèque de l’école Yoff 3, installée à cette époque par Mesdames Lallement et Devillers. Nous venions et nous piquions les livres tout simplement. Je me souviens de la collection « J’aime lire », par exemple… C’était facile, il n’y avait souvent personne à l’intérieur de la bibliothèque pour surveiller. Nous prenions les livres pour les garder chez nous, les considérant comme notre bien propre, jusqu’à constituer chacun une véritable collection personnelle. Un jour, un de nos camarades nous a parlé de la BOSY dont il était membre.
En franchissant pour la première fois les portes de la bibliothèque, mon étonnement fut grand. Alors qu’elle venait d’ouvrir, elle comptait déjà plus de 200 adhérents et nous, qui étions férus de lecture, n’étions même pas au courant de son existence ! Nous nous sommes alors inscrits à la bibliothèque, nous avons acheté une carte de membre comme tout le monde et la première chose que nous y avons apprise, c’est que le livre est un bien commun, ce n’est pas un bien personnel. Personne ne nous a pris par la main pour nous l’enseigner, mais Alassane Faye, le responsable de la bibliothèque, et ses camarades avaient installé une signalétique pour nous inviter à ne pas piller les livres, ne pas les corner, les rendre à temps, nous montrant ainsi que le livre est un bien communautaire, et la bibliothèque, pas n’importe quel endroit. J’ai regretté ce que j’avais fait, et rendu les livres que j’avais encore à la maison.
À ma grande surprise, le responsable nous a dit que c’était à nous de gérer la bibliothèque. C’était en 1994, j’étais en classe de 3e, je faisais partie de l’équipe qui animait la permanence du dimanche, puis je suis devenu le responsable. À la fin de la permanence, nous faisions le point et les comptes avant de fermer la bibliothèque : nombre d’adhérents qui étaient venus, nombre de livres prêtés, rendus, non rendus…
C’est la bibliothèque qui m’a permis de forger mon caractère. En 1999, à l’occasion du séminaire annuel « Lire en Afrique », chaque bibliothèque devait présenter son bilan d’activités face aux autres bibliothèques présentes. Je devais donc assurer la présentation du bilan de la BOSY, sans préparation ! C’était la première fois que je prenais la parole en public. Bien que j’aie paniqué au début, tout le monde a applaudi à la fin. La confiance en moi-même, je peux dire que c’est à partir de ce moment-là que je l’ai gagnée. Je n’oublierai jamais ce jour-là. Les bibliothécaires de la BOSY ont pleinement participé à notre formation. En effet, ils nous aidaient à préparer les rapports et nous incitaient à prendre les procès verbaux des réunions, même les plus banales. C’est ainsi que j’ai appris dès la 4e à rédiger un PV, à faire un rapport, avant même d’avoir le bac. Aujourd’hui encore, n’importe quel gamin de la BOSY peut vous faire un bon rapport, un bon PV de réunion, un bon résumé.
C’est vrai, j’ai mal commencé en piquant des livres. Mais on m’a fait comprendre que les livres sont un bien communautaire, et, ce faisant, on m’a éduqué. La bibliothèque m’a beaucoup appris parce que c’est un milieu de socialisation. C’est primordial.
La bibliothèque crée un accès à la culture, un accès au savoir. Ce qui est donné en classe, c’est pour tout le monde, mais le plus, il faut aller le chercher dans les livres. Et c’est à la bibliothèque qu’on le trouve.
La bibliothèque est un cadre où naissent beaucoup d’initiatives. À Yoff, à la BOSY, la plus marquante est la parution d’un journal pendant presque dix ans dont j’étais simple rédacteur apprenti jusqu’à devenir ensuite rédacteur en chef pendant 3 ans. C’était une initiative de la BOSY partagée par la communauté et par la mairie. La bibliothèque est un terrain propice aux initiatives mais c’est aussi un point de relais communautaire.
En tant que bibliothécaire, vous avez une aura, une autorité, tout le monde vous reconnaît. Chaque fois que quelqu’un veut faire quelque chose, on lui dit « va voir le bibliothécaire, va voir tel, tel ou tel » parce que ce sont des gens qui sont là pour la communauté. Parfois, on vient vous consulter sur des questions importantes, par rapport à l’éducation, à la jeunesse, aux loisirs, alors que vous êtes encore très jeune. Nous représentons quelque chose comme des conseillers municipaux, sans le savoir. Aujourd’hui, avec la décentralisation, l’information est recherchée à la base et la base, c’est nous, bibliothécaires de « Lire en Afrique ». On engrange toutes ces expériences sans le savoir. »
